24 mai, Palais des Congrès de Cotonou. Investiture du Président Wadagni. Et soudain, les premières mesures de Mo’ Better Blues.
J’ai failli ne pas y croire.
Ce film, je l’ai vu au moins dix fois. Dix fois. Dans ma jeunesse, Mo’ Better Blues de Spike Lee était bien plus qu’un film — c’était une obsession. Denzel Washington en trompettiste torturé, cette caméra qui tourne autour de lui comme si elle dansait, et cette musique… cette musique qui te prend par le sternum et ne te lâche plus.
C’est de là que vient ma passion pour la trompette. Une passion tenace, sincère. Et totalement dépourvue du moindre talent, hélas 🙂
Et ce matin donc, les notes de ce morceau retentissent, au Bénin, à l’occasion de cet événement important.
Ce morceau, c’est une histoire dans l’Histoire.
Pendant le tournage du film, Terence Blanchard — sur le plateau pour doubler Denzel Washington à la trompette — joue distraitement quelque chose au piano entre deux prises. Spike Lee l’entend : « C’est quoi ça ? » — « Oh, rien. » — « Non, non, ça déchire ! ». Et ça devient le thème du film.
Une improvisation. Un accident de génie. Né comme ça, entre deux scènes.
Mais pourquoi là ? Pourquoi aujourd’hui ?
Parce que Spike Lee n’est pas qu’un cinéaste pour le Bénin. Le président Talon l’a nommé, lui et son épouse Tonya Lewis Lee, ambassadeurs thématiques du Bénin auprès de la diaspora afro-descendante des États-Unis. Une loi accorde désormais la nationalité béninoise aux descendants d’Africains déportés lors de la traite négrière qui en font la demande.
Spike Lee a déclaré : « Nos frères et sœurs du Bénin nous disent de rentrer à la maison, de revenir à la Mère patrie. »
À Ouidah, à quelques kilomètres du lieu de cette investiture, se dresse la Porte du Non-Retour — face à l’Atlantique, en hommage aux millions d’Africains arrachés à leur terre pour traverser cet océan.
Pendant des siècles, un sens unique.
Aujourd’hui, le Bénin construit le chemin inverse. Et jouer Mo’ Better Blues à l’investiture d’un nouveau président — cette composition d’un trompettiste noir américain, dans un film d’un réalisateur noir américain devenu ambassadeur de ce pays — c’est une phrase complète : la musique traverse l’Atlantique dans l’autre sens.
Carré la cérémonie. Puissante la symbolique.
Mais au-delà du symbole, une question me poursuit — celle qui structure mon quotidien d’Executive Search sur le continent.
Si la nationalité s’ouvre, si la culture rentre à la maison, qu’en est-il des talents ?
Derrière chaque retour symbolique se joue une bataille bien plus discrète : capter, intégrer et fidéliser les cadres dirigeants de la diaspora dans les C-Suites africaines. DG, DRH, DAF, Directeurs commerciaux, membres de Comex — les besoins sont massifs, les profils existent, mais les passerelles structurées restent rares.
Combien d’entreprises et d’institutions du continent sont aujourd’hui réellement équipées pour identifier ces profils, leur bâtir des trajectoires crédibles, et les inscrire dans des plans de succession robustes — au-delà de l’effet d’annonce ?
La symbolique trace le chemin. Le Talent Management le rend praticable.
Félicitations au Président Romuald Wadagni. Que son mandat soit à la hauteur du symbole et des attentes des citoyens.

